Histoire :
Extrait de l’interrogatoire du 02/10/2018 en présence de l’enfant défenestré retrouvé à l’orphelinat d’Indianapolis« Bonjour mon p’tit. Je suis l’inspecteur Caregga. J’ai quelques questions à te poser, tu veux bien ?
- …
- Tu veux quelque chose à boire, à manger ?
- …
- Bien, bien, bien … Commençons … »
L’ado’ lève les yeux vers le grand homme à moustache. Un peu intéressé. On allait le mettre en prison pour ce qu’il avait fait ? Enfin, si on découvrait ce qu’il avait fait ? Car après ses 3 jours, de coma, il le savait maintenant, c’était lui l’auteur de tout ça. Et sa poitrine lui faisait mal, nom d’un chien … Non, il n’irait pas en prison … Renfermé, non …
« Alors petit, tu t’appelles comment ?
-J’ai jamais eu de nom. »
Ca commençait bien. Le garçon n’avait pas de nom. L’inspecteur passa ses pouces sur ses sourcils.
« Oh, t’as bien un nom p’tit gars. On t’appelait d’une manière, d’une façon ou d’une autre, non ?
- …
- Tout le monde a un nom …
- … Nash. Nathalie m’appelait Nash. C’était le nom de son ours en peluche.
- Nathalie ? Nathalie Edwards ?
- La môme aux cheveux bruns oui. »
Sur la table de l’interrogatoire, l’inspecteur fouilla dans le dossier qu’il avait ouvert devant lui. Il en tira une photo d’elle, et la lança vers Nash. Celle-ci foula la table, glissa, et s’arrêta en face de lui. Il posa alors les yeux sur le document. Elle était chouette, la p’tite. A peine 9 ans. Un sourire d’ange.
« Tu l’as vue ce soir là, la môme ?
- … Oui … Au réfectoire, elle venait toujours manger avec moi. Depuis que j’avais renvoyé balader les p’tits qui la faisaient chier, elle restait presque tout le temps avec moi. Elle me considérait comme son grand frère, je pense. Après manger, elle est partie. Une famille l’avait adoptée, une famille du Kentucky à ce que je sais. Elle a pleuré, m’a dit qu’elle reviendrait me voir, et qu’après tout, ceux qui veulent se revoir finissent bien par se revoir. J’espère qu’elle va bien.
- Elle va bien oui, elle va bien. »
C’était un soulagement. Il l’aimait bien cette petite. Un peu plus, et elle finissait comme les autres. Mais il devait rester un minimum impassible, montrer un peu d’émotion, et partir d’ici au plus vite. Puis s’isoler dans le désert. C’était affreux. Plus jamais ça.
Plus jamais ça.« Et il s’est passé quoi ensuite ?
- Ensuite, on est monté au 3e étage, tous. Les autres sont partis devant les télés –on en avait deux-, moi je suis parti dans ma chambre. J’ai pris un livre. Puis mes somnifères.
- Des somnifères ?
- Oui. Vous savez, ces sortes de cachets pour vous abrutir … Il paraissait que j’étais trop stressé. On m’a dit que c’était peut être à cause de mes futurs 16 ans, et de mon expulsion de l’orphelinat. Je ne me sentais pas anormal, mais bon. Puisque ce sont les adultes qui le disent …
- Et après ?
- Après ? J’ai dormi. D’un sommeil de plomb. Et quand je me suis réveillé en plein milieu de la nuit, je toussais comme pas deux. Une fumée âcre s’emparait de ma chambre. J’ouvris la porte, et une flamme me contraint à me coucher sur le sol. C’est là que j’ai vu le premier. Sa main dépassait de sa chambre, en face de la mienne. Je me suis précipité, penché, vers lui. Quand je me suis approché, et lorsque je fus dans l’encadrement de sa porte, j’ai vu que cette main était accrochée à un avant-bras, cet avant-bras rattaché à un bras, mais ce bras ne faisait pas corps avec le reste. Car le reste lui, était éparpillé dans le reste de la pièce. Il y avait de tout. J’ai vomi à ce moment là. Puis en réinspirant amplement, après avoir tout régurgité, une odeur horrible de chair brûlée remplit alors mes poumons. Je me suis enfuit dans le couloir. J’ai couru, la manche sous le nez, courbé en avant, le regard vers le sol, regard qui ne devait pas percevoir les cadavres, la chair, les os et le sang, que j’essayais d’éviter. Ce n’est que maintenant que tout me revient avec le plus de clarté. »
Pause des deux protagonistes.
« Et … Tu sais qui a pu faire ça ?
- Oui …
- … ?
- Une bête. »
L’inspecteur resta de marbre. Le pauvre drôle, trop choqué encore pour ça, se disait-il. Pourtant, c’était vrai, c’était bien une bête qui avait fait ça.
« Et … C’est cette bête qui t’a projeté à travers la fenêtre ?
- Non … Ca c’est moi. J’ai sauté. Je ne sais pas pourquoi. C’était sûrement la seule voie de sortie à mes yeux à ce moment là. Les flammes dévoraient tout. Je n’entendais rien à part le crépitement du feu, l’effondrement des poutres, et le son de mes pas dans les flaques de sang. Je ne voyais que cette fenêtre, là-bas, au bout du couloir, comme la promesse d’une sortie de cet enfer. »
L’inspecteur n’avait plus du tout l’impression d’être face à un ado’, comme il en avait eut l’impression lorsqu’il le vit. Orphelin, sans nom, vivre ça … C’était sûr que ça devait vous forger une certaine maturité. Si bien que le p’tit ne semblait pas avoir 15 ans.
« Je me souviens m’être protégé le visage, avoir recroquevillé mes jambes devant moi, être passé à travers la fenêtre, en avoir emporté un bout avec moi contre mon torse, qui me brûlait durant ma chute. Puis le choc. Mon corps entier s’enivra, et la peau de mon torse ne fit plus qu’un avec le montant incandescent. »
Tous deux restèrent muet pendant quelques minutes. L’inspecteur le regardait droit dans les yeux, Nash soutenait son regard, et ça donnait une scène de « mon pauvre fils » mélangé à du « laissez moi sortir ».
« Bien … Ca ira pour aujourd’hui. Tu peux rentrer chez toi.
- …
- Merde … Désolé p’tit. Viens, j’te raccompagne à l’orphelinat de l’angle. On t’a trouvé une place, tu y seras bien, crois moi. »
Les deux partirent. L’inspecteur aida le jeune homme à s’installer sur le siège passager de sa Ford, et prit le volant. Le trajet fut rapide, silencieux. Ni l’un ni l’autre n’ouvrirent la bouche, de telle sorte que dans la voiture planait une atmosphère tendue presque insoutenable.
Nash pour sa part, était plutôt tourné vers le monde extérieur. D’étranges phénomènes se produisaient en lui : des fois, il était capable de lire des lettres parquées au bout de l’avenue, puis ne le pouvait plus. Il entendait des sons lointains, qui se dissipaient puis revenaient. Il sentait des odeurs particulières, puis ne les distinguaient plus. Il ferma alors les yeux et s’endormi, pour le reste du covoiturage.
Caregga le réveilla lorsqu’ils furent à bonne destination. Quelques minutes plus tard, il rencontrait Madame Sanchez, puis prenait possession de sa chambre, et disait au revoir à l’inspecteur. Quelques heures plus tard, il vadrouillait dans les rues d’Indianapolis. Quelques jours plus tard, il avait quitté la ville, planqué dans la remorque d’un trente trois tonnes canadien. Quelques semaines plus tard, il maîtrisait un peu plus ses sens, aiguisait un peu plus sa rapidité, sa force, et son équilibre, et troquait son bandeau qui recouvrait son œil gauche contre un cache œil qu’il surmonta d’un tissu noir aux reflets verts, afin d’éviter que ses cheveux ne lui retombent sur le visage. Quelques mois plus tard, il gagnait quelques combats de rue, volait à la tire, se faisait un peu de blé, quoi. Et intervint un second réveil.
~~~C’était une rixe de rue, dans une petite ruelle sombre, entre deux immeubles, où escaliers de secours en ferraille rouillée, poubelles et containers métalliques donnaient une ambiance un peu glauque. On l’avait serré ici. On lui en voulait. Une bande de loubars dont un de leur pote avait perdu un match. Bah, est-ce que c’était de sa faute s’il lui avait mis une branlée ? Faut croire que oui.
Mais les jeunes gens ne restèrent pas longtemps sur leurs pieds. Faut dire qu’il y avait été fort. Mais il voulait savoir ce que cela donnait d’éveiller tous ses sens, et de se donner à fond. Et bien ce fut une mauvaise idée, une très mauvaise idée. Il s’en souviendrait de celle-ci. Mais bon, forcément qu’à un moment ou à un autre, il serait passé par là.
Essoufflé, l’air passait dans ses narines, de plus en plus porteur d’une odeur particulière : le sang. Le sang versé par ceux présents l’attirait de plus en plus. Qu’est ce que c’était que ça ? Plus ça allait, et plus il ne sentait que ça. Le sang. Les yeux rivés sur une flaque vermillon, il songeait à se mettre à genoux auprès d’un des inconscients, et approcher ses crocs de son cou … Ses crocs ? Nash passa ses doigts sur ses dents : ses canines n’avaient jamais été ainsi. Plus longues, plus épaisses, plus aiguisées. Le flash du drame de l’orphelinat prit alors possession de lui : il se vit asséner coups de griffes et de crocs dans la chair des orphelins. Et ce goût d’hémoglobine dans la bouche …
Un hurlement trancha l’air de la nuit. Un hurlement qui fini en rugissement.
Une ombre fendit l’air alors, une forme humaine, courant à toute perte, fuyant son mal, la peur au ventre. L’ombre sentait sa peau se tendre, sentait les poils pousser et se dresser sur elle, ses os commencèrent à craquer, ses muscles à se développer, son apparence à prendre celle d’une bête seulement imaginée dans les plus macabres légendes. L’homme fuyait, mais ne distançait pas l’animal. Il le sentait d’ailleurs le rattraper, bientôt, il le dépasserait. Il ne pouvait pas perdre. Il ne
devait pas perdre.
Il traversa une rue, puis deux. Puis une petite place déserte. En face, une grande vitrine, d’un grand bâtiment. Celle-ci ne resta pas de marbre longtemps. Puis sa vue devint floue, il ne devint alors que spectateur somnolent de sa perte. Il se sentait tomber dans les bras de l’inconscience, alors que ce qu’il était devenu était toujours en activité. Comme si quelqu’un d’autre décidait à sa place. Et le rangeait aux bas-fonds de son âme.
Il vit alors une porte devant lui éclater en éclats –était-ce réellement lui qui l’avait enfoncée ?-, puis une foule assise se retournant pour hurler face à la bête debout dans son dos. Puis au fond, sur l’estrade, cet homme en blanc qui brandissait il y a quelques instants une seringue contenant un liquide vert translucide. Pourquoi lui ? Pourquoi se jeter sur lui en particulier ? Il ne le sait pas, mais c’est ce qui se passa. La bête courut vers l’homme et bondit. Les pattes la soutenant posée sur le bas de l’abdomen, la main droite sur l’épaule et la gauche sur la tête du scientifique, la bête mordit à pleines dents le cou, le trapèze, et l’omoplate gauche de l’humain. En un coup fatal, elle arracha une bonne partie du pauvre homme, et manqua de le décapiter. La convulsion terrible qui le prit lors de sa mort contracta les muscles de son bras gauche, et son poing, serrant fermement le fruit de longues années de recherche, vint écraser la seringue contre le côté droit des abdominaux du monstre ténébreux.
La bête hurla. Hurla d’une façon inhumaine. Ca n’avait rien de bestial non plus. C’était la douleur, la douleur à l’état pur.
L’objet toujours planté sur le côté de son abdomen, la bête prit la fuite.
Il se réveilla le lendemain matin. Sous un pont. La seringue à ses côtés, il la fixa pendant de longues dizaines de minutes. Il avait mal partout. Il saignait un peu, là ou l’engin l’avait frappé. Par contre, plus aucune trace de blessures, dues à la vitrine explosée, ou la porte enfoncée. Il prit alors la seringue dans sa main, s’assit le long de la pierre fraîche et remarqua que le tube métallique était remplit de son liquide salvateur. Régénération de l’antidote ? Coup de chance remarquable. Et c’était quoi, au juste ? Il savait pertinemment qu’il ne réussirait pas à élucider ses questions scientifiques. Il laissa tomber. D’ailleurs pour le moment, deux choses importaient plus : nouveaux vêtements (il ne lui restait plus que caleçon et haut de treillis) et bien sûr, manger.
En route, il choppa un journal. La une lui était dédiée. Enfin, son autre lui. Le docteur Di Stefano ... Adopté.
~~~Nash a maintenant 28 ans. Sur la route depuis 4 jours, il tente de rallier une ville où des gens assez similaires à lui sembleraient revendiquer leur statut. Ils étaient anormaux, et se déclaraient normaux. Mais après tout, où était la limite de la normalité ? Etait-ce justice que de laisser en place une société si stigmatisante ? Il soupira à cette pensée, et vit qu’il allait bientôt manquer en energie. La jauge était presque vide.
Cette voiture ? Oh, il l’avait trouvée. Belle corvette hein ? Ouais, ouais … Enfin, voici la station. Il en profiterait pour boire un coup, vérifier son chemin, et faire une petite pause. Le jeune se posa devant la pompe, fit le plein, et se dirigea vers le bâtiment pour régler ce qu’il devait, et acheter quelques bricoles. En passant devant la seconde pompe, il remarqua un grand barbu faire le nécessaire pour sa voiture, jaune et rouge, arborant un magnifique « Trivioli ». Un cirque. Il n’avait jamais été au cirque.
Il poussa alors la porte du bâtiment, et perçu une odeur singulière et familière. Il ne se retourna pas pour autant. Pour autant que ce soit des emmerdes qui lui tombent dessus encore une fois … Il entra, prit une bière, un paquet de chips, une barre énergétique, et régla le tout. Il sortit alors, et remarqua ce qui lui fit revivre les journées les plus douloureuses de sa vie. L’orphelinat, ce n’était rien à côté.
En face de lui, dans une cage à l’arrière du véhicule jaune et rouge, une panthère d’un noir de jais le fixait droit dans les yeux, figée comme une statue. Scotché sur place, les deux bêtes émirent un feulement singulier. La voiture du cirque démarra alors, et le tout avança. Sans se quitter du regard, ils furent éloignés l’un de l’autre. Jusqu’à ce que le véhicule disparaisse derrière un dénivelé, Nash et la panthère restèrent sans bouger à se fixer.
Le jeune homme passa une main dans ses cheveux, s’assit devant son volant, et son passé reprit le dessus sur lui. Un passé qui lui avait fait perdre la mémoire. La seule chose qu’il savait de sa vie d’avant l’orphelinat, c’était cet accident.
~~~-- Je suis à l’arrière de la voiture, à droite. A l’avant, un homme conduit, une femme lui parle. Je regarde dehors. De mon côté, c’est le vide. De l’autre, le désert. En face, un camion vient vers notre voiture, bien sur son côté. Derrière, un autre camion nous rattrape à vive allure. Le fou, il va essayer de nous dépasser. Devant, le premier camion ne percute pas encore. Il va être trop tard, je le sais. L’homme à l’avant accélère. Mais il n’aurait pas dû. Le camion derrière double. Il emplafonne le premier. On se fait percuter par je ne sais quoi. Un bout de métal vient écorcher mon œil gauche. On est projetés dans le vide. Ca tourne, ça bouge dans tout les sens. C’est la fin. --